Publié dans Episodes

Rien ne vaut le pire

Le bonheur ? Non. Personne ne veut être heureux de nos jours… Le meilleur, le plus riche, la plus belle, avoir la plus grosse, la plus grande maison, des enfants premiers de la classe poussés vers une fac de médecine ou de droit. Une vie de superlatifs. Mais être heureux ? Simplement heureux ? Certainement pas. On tient à nos drames. Sans eux la vie serait d’un ennui mortel. D’un naturel manichéen et ambivalent, il est capital pour l’humain de faire l’expérience du pire afin d’apprécier le meilleur. Allons, vous savez que c’est vrai. Notre patrimoine culturel le crie depuis que l’art est né. Contes, romans, films, peintures, même les programmes télévisés. Tous suintent à des degrés différents l’imprévu, l’ambition, le danger, la luxure, la menace, la violence, la peur, la perversion, l’horreur même. Et on en redemande, même lorsque cela nous a traumatisé. On s’habitue à tout, c’est bien connu. Chaque objectif atteint fait place au suivant. Vide de projets, on parviendra tout de même à trouver un problème à notre quotidien duquel tenté de s’extraire ou s’autodétruire. Addiction, comportements à risques, délinquance… Même le plus sage des hommes aura un beau jour chipé un bonbon. L’interdit, l’adrénaline, le fantasme. Ces mots résonnent-ils comme quelque chose de plaisant ? Voilà. Le bonheur y trouve t-il sa place ? Temporairement, sous forme de plaisir. Le plaisir est-il permanent ? S’il l’était, ne finirions-nous pas par nous en lasser ? La béatitude sans relâche, ce doit être éreintant. Saviez-vous qu’on pouvait littéralement mourir de rire ? Pleurer est poétique. La part de noirceur en chacun est attrayante. Imaginez simplement un film où tous les personnages ont une vie agréable, le métier qu’ils aiment, aucun problème d’argent, les meilleures relations qu’elles soient familiales, amicales, amoureuses. Bon, et ? Aucun intérêt. On veut du sang, de la tromperie. Chérissez les moments pénibles de votre vie, ils la rendent intéressante. Rien ne vaut le pire.

Bon, maintenant que le décor est planté, vous vous imaginez bien que je ne vais pas vous raconter une histoire plate où tout se passe bien. Par contre, vous aurez envie d’un happy end. Et oui, parce que l’homme est à ce point compliqué qu’il aime souffrir pour une raison, faire que ça compte, qu’il soit récompensé à la fin, qu’une justice divine honore sa peine, ses épreuves. Qu’il y ait au moins une morale. Tout a toujours été question d’équilibre. Aussi haut que nous montons, aussi bas retombons-nous et inversement. Est-ce que je vous offrirai cela ? Mh, je ne sais pas encore. Restez jusqu’au bout. Accrochez votre ceinture on a de la route !

1.

Je vais vous raconter une histoire triste comme toutes les autres. Heureusement triste, pour être intéressante. Une histoire d’amour avant tout. L’histoire de la rencontre entre deux êtres qui ont senti que leur vie commençait vraiment le jour où ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. Où tout a soudainement pris sens, où les journées se sont colorées, les aliments goûtaient plus que jamais, l’alcool enivrait sans rendre malheureux, les nuits étaient merveilleusement longues, le monde a parcourir ensemble infini et des années de bonheur se profilaient à perte de vue. Un couple de presque trentenaires passionnément attachés dont le quotidien consistait à se le démontrer par tous les moyens possibles. C’est l’élixir de la vie. Lorsque l’amour coule dans vos veines et qu’il est réciproque, rien ne surpasse cette sensation. Mais comme la vie est une pute, un jour, elle vous le retire. Comme elle est également une petite garce, elle commence par une personne avant l’autre parce que sinon ce serait trop facile. On cesserait de s’aimer en même temps, on se quitterait bons amis. Seulement cela ne se passe pas ainsi. D’abord, un premier est infecté et se lasse. Cela prend du temps, c’est insidieux. Une distance s’installe peu à peu entre les deux amants. Elle gagne de plus en plus de terrain. L’encore amoureux ne comprend pas que le moins amoureux laisse l’intruse s’immiscer entre eux, voire s’installer progressivement. Dormir entre eux, couper la parole à table. Et puis, progressivement, l’autre tombe malade à son tour. La lassitude devient aigreur, reproches. Plus rien ne va, tout rouille. Le cadenas d’amour ne brille plus. On rompt, on se remet ensemble. On rompt encore. On est célibataire, on revit. Tout est à nouveau possible. Puis l’autre nous manque. Finalement on se remémore les bons souvenirs. On redevient triste, vide, comédien. On rencontre quelqu’un d’autre. C’est agréable mais ce n’est pas celui ou celle que l’on a quitté. On se souvient alors comme on aimait l’autre au début. Mais ce temps est révolu. Cette parenthèse divine. Et puis, on est plus tout jeune. Alors on reste avec l’à peu près nouvel amour avec qui la vie est plus calme. Moins de passion, moins de risque de voler en éclat. C’est plus reposant, serein. Mais alors, l’alcool rend de nouveau triste. Le couple d’amoureux transis restés jeunes dans la mémoire refait surface et nourrit nos nuits de spleen. Tout est prétexte pour être malheureux. Quand ça va on s’ennuie, quand ça ne va pas on aspire au calme. Jamais content, crétin d’humain. Toujours en quête. Quelle que soit la direction, il faut bouger. J’ai appris une chose au fil des années : même les plus belles femmes se font tromper ou quitter parfois. Alors inutile d’essayer de devenir la plus belle. Inutile de faire quoi que ce soit dans le but de garder quelqu’un. Vous lui en voudrez de vous quitter au final alors que vous aviez joué à être la personne idéale. Soyez vous-même, c’est un gain de temps. Ne fuyez pas l’amour parce que ça fait mal. Au contraire. Quand l’amour meurt ou se transforme, peu importe, vous le remplacerez par la douleur. C’est une autre façon de se sentir vivant au point de vouloir mourir. Mais ne visez pas cela non plus, ce serait couillon. Vivez sans vous poser de question. N’appréhendez pas, c’est une perte inutile d’énergie et un frein.

Alors, ce couple si amoureux, uni, qui vivait nuit et jour ensemble, lié pour toujours. Pourquoi n’a t-il pas échappé au sort réservé à ceux qui s’aiment trop ? Sommes-nous punis d’être heureux ? Non. Espèce d’humain égocentrique. La terre s’en fout de toi. Il est encore question d’équilibre. Tu es trop heureux là, ça ne va pas il faut que tu goûtes un peu au drame pour ne pas oublier à quel point ta vie te sourit. Et quel grandiose festin. Ainsi, plus on souffre, plus on aura goûté au bonheur. Voyons cela d’un bon œil puisque rappelez-vous, on a dit que personne ne souhaitait réellement le bonheur. Avoir souffert nous rend si spéciaux. Les gens favorisés énervent. Et pourtant, les pauvres ! Les fils et filles à papa sont les plus drogués justement car ils n’ont rien accompli et n’ont rien besoin d’accomplir. Même s’ils refilaient tout leur héritage à de bonnes œuvres, on dirait que ce n’est pas leur argent, qu’ils n’ont aucun mérite. Enfants au nom de famille célèbre tentant désespéramment de s’en défaire pour exister de leur propre nom et plus dans l’ombre de. Un enfant défavorisé, issu d’une minorité, ayant vécu un enfer, quelqu’un n’ayant fait que subir sera porté tel un héros. Qu’a t-il fait de plus que subir et survivre pourtant ? La vie est injuste, tout le monde est malheureux mais reçoit ponctuellement quelques shots de plaisir, histoire de tenir bon, instinct de survie oblige. Pour mieux mourir plus tard. Une fois que l’on prend conscience de tout cela. Ne nous reste plus qu’à agencer au mieux notre vie pour recevoir autant que possible ces mini-doses de bonheur et braver la mort tout en nourrissant une part de ténèbres afin de mieux laisser entrer la lumière et d’en ressentir les doux rayons. Le plaisir des grandes vacances, lorsque les pieds nus foulent le sable doux et fin d’une plage bercée par l’éternelle danse des vagues. Y vivre 365 jours par an. L’émotion est-elle la même qu’en ce début de quinzaine sabbatique du banlieusard au teint gris? Celui-là même qui envie ceux qui en jouissent à l’année ignore qu’ils sont anesthésiés à cette sensation.

Ils avaient tout pour être heureux. Et ils le furent. Même quand ils ne l’étaient plus, ils le restèrent par injections ponctuelles, par hommage au passé, par habitude. Avant de s’apercevoir de la comédie. Un peu comme lorsque l’on continue de manger alors que notre ventre ne nous réclame plus rien, simplement parce que cette part de gâteau nous fait envie, psychiquement.

Elle l’avait remarqué en premier. Il avait quelque chose qui l’attirait. Qu’était-ce ? Son aisance, son sourire, la sensation qu’avec lui la nuit ne finirait pas. Elle était alors en couple, histoire de ne pas être célibataire. Seule, elle avait choisie un être aussi mal dans sa vie qu’elle et à deux, ils avaient si faim d’un destin incroyable qu’ils s’étaient unis, pensant arrivés quelque part. Il la mena à lui. Elle le laissa là. Il ne l’aimait pas de toute façon et elle non plus. Il rouspéta un peu car elle tomba amoureuse de celui qu’il lui avait présenté. Délicieux coup du sort. Plus-value sur l’histoire. Mais quand tu aimes, tu n’as plus de retenue, ni de valeurs. On vit pour soi. Pourquoi se priver du grand frisson par respect pour quelqu’un qu’on aime pas vraiment et réciproquement. Arrêtez de jouer les martyrs par bien-pensance ou pour nourrir votre propre tragédie. Ainsi, égoïstement, elle se laissa emporter par le charme de ce garçon. Ils s’étaient croisés quelques fois, de la sobriété timide jusqu’à l’ivresse qui ne permet pas de discussion sérieuses. De toute façon la musique est trop forte dans ces moments là. On se contente de s’observer, de se sentir bien ensemble, de vivre le moment présent, de danser, de rire, de manger, de boire, de faire n’importe quoi et de dormir longtemps. Et puis un jour, elle lui écrivit. Pas une lettre non, vingt et unième siècle oblige, un texto. Il lui répondit. Elle lui répondit, il lui répondit. Et cela pendant dix jours. Et le feu prit instantanément. Ils se nourrissaient de ce repas virtuel, trépignant d’impatience dans l’attente du nouveau colis digital délivrant une facette de plus de cet être si prometteur.

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